On imagine souvent qu’il existe, quelque part en nous, un noyau immuable : un vrai moi qu’il suffirait de découvrir, comme on déterre un trésor enfoui. On le cherche dans les grandes décisions, les bilans de vie, les moments de bascule. Et je pense , en faisant cela, on peut passer à côté de l’essentiel, qui se joue ailleurs, beaucoup plus bas, beaucoup plus discrètement : dans la matière minuscule des journées ordinaires.
Les recherches récentes sur le cerveau racontent une histoire passionnante … qui ,mais oui bien sur, résonne fortement avec la pensée chinoise .
Notre cerveau ne sait pas, au fond, qui nous sommes ( cela me rassure, moi non plus ) Alors il fait ce qu’il sait faire de mieux : il observe. Il collecte des indices, en permanence, dans le moindre détail de nos vies.
Ce que nous portons. Ce que nous choisissons. La façon dont nous nous adressons à nous-mêmes. Et surtout, ce que nous mangeons, comment nous le mangeons, comment nous le buvons.
À partir de cette collection minuscule, patiemment amassée, il tire une conclusion. Il prédit qui nous sommes. Puis il nous pousse, doucement, à devenir cette personne-là.
L’identité n’est pas un bloc. C’est une réputation que l’on bâtit auprès de soi
C’est une chose vertigineux, et libérateur.
L’identité n’est pas une statue qu’on finirait par mettre au jour. C’est une réputation que l’on construit auprès de soi-même, preuve après preuve. Chaque petit geste est un vote. Chaque choix glisse une pièce dans le dossier et dit à votre cerveau : voilà le genre de personne que je suis. Vous n’attendez pas de savoir qui vous êtes pour agir. C’est en agissant que vous le lui apprenez.
Et cela me parait une information immense. Cela veut dire qu’il n’est nul besoin d’une grande transformation, d’un coup d’éclat, d’un avant et un après spectaculaires pour changer de cap.
Il suffit de commencer à déposer d’autres indices. De voter, dans le concret du quotidien, pour la personne que l’on souhaite devenir.
Le matin où nous préparons une infusion plutôt que d’avaler un café en vitesse, nous ne faisons pas que boire quelque chose de meilleur. Nous déposons une preuve. Nous disons à notre corps-esprit ; je suis quelqu’un qui prend soin de soi.
Nous sommes ce que nous choisissons de manger : et la manière dont nous le faisons
C’est là que l’alimentation cesse d’être une simple affaire de nutriments pour devenir une affaire d’identité. Nous ne sommes pas seulement ce que nous mangeons, comme le dit la formule un peu courte. Nous sommes ce que nous choisissons de manger, chaque jour, et tout autant la manière dont nous le faisons.
Car le même aliment ne raconte pas la même histoire selon le geste qui l’accompagne. Un repas avalé debout, distraitement, l’esprit déjà ailleurs, dépose un certain indice : celui d’une personne qui passe après le reste.
Le même repas, posé dans une assiette qu’on a choisie, mangé assis, en goûtant vraiment, en dépose un autre : celui d’une personne qui compte à ses propres yeux. Boire un grand verre d’eau glacée d’un trait pour faire taire la soif, ou prendre le temps d’infuser une tisane le matin et de la siroter tiède au fil de la journée , ce ne sont pas deux façons de s’hydrater.
Ce sont deux façons de se traiter. Deux messages distincts envoyés à notre corps-esprit qui, sans relâche, prend des notes. Pour la pensée taoïste ceci ne se joue pas seulement dans le cerveau mais dans le corps et dans l’esprit ! Cela fait beaucoup sens pour moi !
Choisir des couleurs dans son assiette, varier les saveurs, écouter ce dont le corps a besoin selon la saison et le climat, préférer le tiède au glacé quand la chaleur fatigue : tout cela nourrit et tout cela a une vrai signature .
Chaque choix répété redessine, trait après trait, l’image que nous avons de nous -même . À table comme ailleurs, nous sommes , pas à pas , en train de devenir …..
Le rituel, ou l’art de devenir soi un petit geste à la fois
C’est tout le sens d’un rituel, et c’est pour cela que nous y tenons tant. Le rituel n’est pas l’effort héroïque d’un seul jour, celui qu’on tient une semaine avant d’abandonner. C’est le petit geste répété qui, sans bruit et presque sans qu’on y pense, finit par devenir une part de soi. La tisane infusée chaque matin. Les 10 minutes du Qi Gong juste après . Le repas coloré qu’on s’accorde sans culpabilité. Le verre qu’on choisit tiède plutôt que glacé, parce qu’on sait désormais qu’il fera du bien. Ce ne sont pas des détails. Ce sont les indices à partir desquels nous devenons jour après jour, la personne qui prend soin ! De soi, des autres, des besoins de soi et des besoins des autres . Et cela inclut prendre soin de notre Terre .
Là réside la force tranquille des gestes simples. Ils ne demandent ni volonté de fer, ni bouleversement. Ils demandent seulement d’être répétés, jusqu’à ce qu’ils cessent d’être des efforts pour devenir des évidences , jusqu’à ce que notre corps-esprit ,à force de preuves accumulées, finisse par conclure de lui-même : voilà qui je suis.
Alors la vraie question n’est peut-être pas « qui suis-je ? ». Elle est plus douce, et plus puissante : quels indices suis-je en train de laisser ? Quelle version de moi est actualisé . Vous avez, à chaque repas, le pouvoir discret de répondre. Et c’est sans doute la plus belle des cuisines : celle qui, en prenant soin du corps et des émotions façonne peu à peu la personne que l’on devient.
Prenez soin de vous !
Isabella


